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Anne-François de Juge de Pieuillet

(1799-1857)

M. le chevalier Anne-François de Juge de Pieuillet, décédé le 3 août 1857, est né à Rumilly le 9 juillet 1799 d'une ancienne famille, populaire en Albanais. En effet, lors de leur voyage en Savoie en 1775, Victor-Amédée III, accompagné de son fils, le prince de Piémont, daignèrent recevoir l'hospitalité chez l'aïeul de M. de Juge, officier qui avait pris part à la bataille de Guastalla contre les Autrichiens en 1734.

A peine âgé d'un an, il perd son père, ancien sénateur au Sénat de Savoie. Privé de cet appui, il s'élève sous l'égide de sa mère, née Montanier de Vens, famille distinguée de Seyssel (France). Chargée de l'éducation d'une nombreuse famille, Mme de Juge va se trouver constamment à la hauteur de sa mission.

Dès son début au collège de Rumilly, alors florissant, il occupe les postes d'honneurs. De plus, sa piété, si aimable, ses talents accompagnés de tant de modestie et de bonté font que ses camarades s'inclinent devant sa supériorité et ses succès.

A quatorze ans, il termine son cours de philosophie. Trop jeune pour suivre, avec ses deux frères, les cours de droit de l'Université de Grenoble, dont dépendait, en 1813, la Savoie, il utilise son sérieux dans cette ville par l'étude des mathématiques, du dessin, et surtout celle de l'histoire, de la géographie et de la chronologie. De l'histoire surtout, dont le propre de l'étude est de donner à l'âme l'habitude d'envisager sainement les destinées du monde et de la vie. Qui plus est, celle de connaître les hommes et leurs caractères.

En 1816, année où la Savoie est rendue tout entière à ses souverains légitimes, M. de Juge se rend à l'Université de Turin suivre les cours de droit, où il sort gradué docteur en 1819.

Il a vingt ans et il opte pour la carrière administrative, dans laquelle il entre sous les auspices d'un de ses parents, Joseph de Maistre, alors chancelier du royaume. Ce grand personnage, une des gloires de la France, pour venir à la chasse dans les environs de Rumilly et en Chautagne.

En avril 1820, M. de Juge est reçu comme "volontaire au ministère des finances" par le Directeur, M. le Marquis de Brignole, à qui M. de Maistre l'avait chaleureusement recommandé. Grâce à son esprit de "Grand commis", deux ans à peine écoulés, il est appelé sous-intendant de la province de Genevois, d'où, au mois de juillet 1823, il est transféré à la sous-intendance générale de la Savoie. Dans ces deux postes, il est apprécié de M. le baron Rubin, d'Annecy, et de M. le comte Pullini, de Chambéry. Ses deux chefs lui accordèrent une affectueuse confiance et ils s'empressèrent de le signaler à l'attention du gouvernement.

Pendant son séjour à Chambéry, M. de Juge prend une part active à plusieurs mesures administratives importantes. Surtout, devinant ce que l'avenir réservait à la Chautagne, il s'occupe spécialement du plan de construction de la route ; cette région se trouvant séquestrée des territoires voisins par son lac, ses rivières, ses montagnes, le projet est mené à bonnes fins.

Mais le moment est venu où M. de Juge est appelé à administrer en chef une province. Dans le courant de juillet 1827, il est nommé intendant à Bobbio, pays de la région de Parme. La province est dépourvue de voies de communications ; on ne circule qu'à pied ou à dos de mulet. Il active, dirige, les travaux du mont Penice et, quittant l'endroit, il voit achevée la route carrossable qui relie Bobbio à Torbone et Voghera.

En juin 1829, nous retrouvons M. de Juge intendant de la province de Carouge, dont le chef-lieu est Saint-Julien. Là, il sait se concilier l'estime et l'affection publiques, et résoudre, avec une rare habileté, à la satisfaction de tous, les questions contentieuses qui restaient encore pendantes entre l'Etat et le canton de Genève. En avril 1830, il est à Oneglia (Oncille), ville d'Italie, sur le golfe de Gênes, faisant exécuter les travaux de la route de Borgamaro, qui prend le nom de "Strada de Juge".

Mais ses hautes capacités lui ont donné des preuves l'amenant à administrer l'île de la Sardaigne, d'abord en sa qualité de régent de l'intendance générale de cette île en février 1834, et, ensuite, d'intendant général en titre en août 1836. Cette province est, à l'époque, l'objet de la sollicitude de Charles-Albert. De Juge puise, dans son dévouement au roi et au bien public, la force de l'accepter. Il est, à ce titre, confident intime des intentions généreuses du monarque et de son ministre, M. de Villamarina. Il se donne tout entier à une oeuvre avec laquelle il s'identifie. Ennemi de l'intrigue, infatigable au travail, prévenant la dilapidation des deniers de l'Etat, faisant régner l'ordre et l'économie, réglant le bon emploi des finances publiques, la gestion de l'administration est admirable. Cependant, M. de Juge souffre de l'insalubrité bien connue du climat, mais souvent fait la tournée de l'île pour en étudier les besoins, provoquant le mouvement commercial, la circulation des marchandises, les échanges avec la terre ferme.

Il fait assécher les marais et, surtout, négocie le rachat des terres encore soumises au régime féodal. C'est toute une révolution pacifique, opérée dans un pays resté, jusqu'à cette époque, en dehors du mouvement général de l'Etat. Dans son ouvrage sur la Sardaigne, M. Petitti compte M. de Juge au nombre de ceux qui ont le plus contribué à la régénération de ce pays.

On comprend que d'aussi éminents service ne devaient pas demeurer sans récompense. Après sept années d'un travail qui a malheureusement compromis sa santé, M. de Juge reçoit, en 1838, la croix de l'ordre des SS. Maurice et Lazare. Il est rappelé sur le continent au mois de mars 1841, et affecté premier officier du ministère de Sardaigne. En fait, il est le chef de bureau, par la confiance illimitée qu'il donne, de M. de Villamarina, ministre de Sardaigne. A la retraite de ce dernier, M. de Juge est nommé régent, ce poste lui revenant de droit. Il va garder cette fonction jusqu'à la suppression du ministère.

Il est alors nommé Conseiller d'Etat. C'est l'époque des réformes intérieures, du statut politique du royaume, des actes des gestion que M. de Juge, par sa formation sait apprécier avec raison et largeur de vues. Il se dévoue, sans arrière-pensée, à appuyer toutes les mesures conformes aux principes qui ont régi toute sa vie publique et privée, comme aussi à combattre celles qui leur seraient contraires. Il l'a fait avec cette indépendance et ce courage civil qui sont un des plus beaux attributs des conseillers de la couronne. Il a mis, au service de l'Etat, sa longue expérience des affaires, et sa culture juridique. Il n'a jamais été l'homme d'un parti ou d'une faction ; en lui, il n'est possible de découvrir une opposition systématique ou servilisme. L'opinion publique est satisfaite lorsqu'en 1852 il reçoit la croix de commandeur, et en 1856 celle de grand-officier qui récompense, en lui, d'éminents services, rendant hommage tant à la dignité de son caractère qu'à ses hautes capacités administratives.

Aussi, après un long séjour à Turin, il rentre dans le gracieux château de ses ancêtres, à Pieuillet. Demeuré homme de goût et de littérature, se livrant à la peinture, lisant énormément, il meurt d'une fluxion de poitrine, alors qu'il rassemblait les matériaux d'un ouvrage préparé sur la juridisprudence du Conseil d'Etat. Il s'est montré jusqu'à sa dernière heure, plein de foi, de résignation, de patience, de fermeté d'âme aussi bien que de douceur et de bienveillance envers ceux qui l'entouraient. Mort avec les secours de la religion, son corps est resté exposé deux jours dans la chapelle du château, avant d'être inhumé à Rumilly, dans le caveau de sa famille.

M. de Juge est un des hommes qui ont fait le plus honneur à la Savoie pendant la première moitié du 19e siècle. Ce n'est que vertus et bonheur qu'il a su répandre autour de lui.

P.S. : Il est regrettable que Rumilly ne possède pas la rue de Juge de Pieuillet.

R. BOUVET.
Article du bulletin numéro 11 des Amis du Vieux Rumilly et de l’Alabanais (1993)